Lutter contre les brasiers après les feux de forêt inédits de 2023


L’histoire inscrite dans les arbres pourrait receler les clés de la régénération forestière

Date de publication : 2023-10-23 10:00:00

L’aire protégée de Churn Creek, en Colombie-Britannique, après le feu de forte intensité qui a eu lieu en 2021.

Photo : Jill Harvey


L’été 2023 a été marquant, mais pas pour les bonnes raisons. À l’échelle mondiale, jamais n’a-t-on enregistré des températures aussi chaudes, et le Canada a connu ses pires feux de forêt. Des incendies ont aussi fait rage en Italie, au Portugal, en Espagne et en Grèce, cette dernière ayant subi le feu le plus dévastateur de l’histoire de l’Union européenne. Au Canada, la saison a été catastrophique. Fin septembre, près de 18 millions d’hectares – une superficie plus grande que celle de la Grèce – étaient partis en fumée, du jamais vu en une saison. Cela équivaut à plus de sept fois la moyenne annuelle et à une augmentation de 647 p. 100 par rapport à la moyenne sur dix ans.

État d’urgence, ordres d’évacuation, paysages enveloppés dans une épaisse fumée à la grandeur du pays : la population canadienne a assisté impuissante à ces scènes de destruction. Mais peu les ont vu d’aussi près que Jill Harvey, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie du feu.

« J’habite à Kamloops, en Colombie-Britannique, alors les feux n’étaient pas très loin de chez moi », relate cette professeure adjointe au Département des sciences des ressources naturelles de la Thompson Rivers University.

« Il y avait bien sûr toute cette épaisse fumée, mais ce qui m’a touchée le plus, ce sont les visages et les histoires de mes étudiantes et étudiants de premier cycle et des cycles supérieurs, dont plusieurs sont membres de la brigade des incendies. Quand je les entendais parler des ravages causés par les feux sur le paysage, et aussi des conséquences personnelles et professionnelles pour elles et eux, ça me brisait le cœur. »

Andrea Robinson, étudiante de premier cycle à la Thompson Rivers University, prélève une carotte d’un sapin de Douglas afin d’étudier la résilience face à la sécheresse dans l’aire protégée de Churn Creek, en Colombie-Britannique.

Photo : Jill Harvey

Climat et régénération forestière

Madame Harvey affirme que les feux de cette année, bien que sans précédent, n’ont rien de surprenant pour les scientifiques, qui observent une tendance inquiétante depuis plusieurs années.

« Prenons le cas de la Colombie-Britannique : quatre des plus gros feux de forêt jamais enregistrés ici ont eu lieu dans les sept dernières années, et ils ont fait plus de dégâts que tous les feux des 50 années précédentes pris ensemble, explique-t-elle. La preuve est faite qu’il y a un lien entre les changements climatiques et les feux de forêt. Nous savons que les incendies se multiplieront avec le réchauffement et l’assèchement du climat. »

Elle explique qu’au cours des 100 dernières années, on a éliminé les feux de forêt en majeure partie grâce à des mesures de suppression, ce qui a entraîné une croissance accrue de la plupart des forêts du Canada et généré une densité qui agit maintenant comme un « carburant » lorsqu’un feu se déclenche.

« Les forêts sont extrêmement résilientes, et certains feux jouent un rôle très important dans ces écosystèmes, précise Mme Harvey. Toutefois, devant des incendies très intenses et plus fréquents, qui ravagent des zones plus vastes, on s’interroge sur les répercussions à venir. Les forêts auront-elles le temps de se régénérer avant le prochain feu? Perdra-t-on des forêts? Leurs caractéristiques évolueront-elles avec le temps? »

Les anneaux de la connaissance

À la fois écologiste – elle étudie les relations entre le vivant et son environnement – et dendrochronologiste – elle se spécialise dans l’analyse des anneaux de croissance des arbres pour établir la chronologie des événements du passé –, Mme Harvey croit que les arbres ayant connu le feu ont des choses à dire.

« Un feu qui endommage un arbre sans le tuer laisse une trace dans les anneaux de croissance qui reste jusqu’à sa mort. En Colombie-Britannique, à l’intérieur des terres, les arbres peuvent vivre jusqu’à 400 ans, et nous pouvons en étudier les anneaux pour mieux comprendre les feux qui ont eu lieu dans le passé. »

Madame Harvey et son équipe d’étudiantes et d’étudiants de cycles supérieurs et de premier cycle établissent actuellement des sites de recherche permanents dans des zones qui ont récemment brûlé au cœur de la province. À chaque endroit, l’intensité des feux y sera mesurée minutieusement, et un retour sur place tous les deux ans permettra d’étudier le processus de régénération.

Sarah McIntyre et Courtenay Campbell, assistantes de recherche à la Thompson Rivers University, circonscrivent des parcelles pour une surveillance à long terme et évaluent la régénération végétale à la suite du feu qui a touché l’aire protégée de Churn Creek, en Colombie-Britannique, en 2021.

Photo : Jill Harvey

« En recueillant des données écologiques de référence et en comprenant les zones potentiellement vulnérables aux problèmes de régénération, nous disposerons d’informations pour étayer les futures stratégies de gestion forestière. En science, nous sommes conscients qu’il faut du temps avant d’obtenir des résultats, mais il est important d’avoir une perspective à long terme de la régénération forestière. »

Politiques, prévention et préparation

Selon Mme Harvey, les décisionnaires doivent faire preuve de créativité en élaborant les politiques de gestion et d’atténuation des feux, qu’il s’agisse, par exemple, d’investir dans des technologies de prédiction météo de pointe, de planter des arbres pour favoriser la régénération forestière dans les régions durement touchées, ou encore de concentrer les mesures de suppression des feux près des zones habitées et des forêts de grande valeur pour le bois d’œuvre. Elle est aussi d’avis que les solutions doivent être inclusives et tenir compte de différents points de vue.

« Avant, les peuples autochtones étaient les gardiens de la forêt, et les feux et les brûlages culturels étaient pour eux des outils de gestion des ressources. Il nous faut tirer des leçons de ces pratiques », affirme celle qui travaille actuellement avec plusieurs communautés autochtones sur divers projets de recherche visant entre autres à mieux comprendre le régime des feux de forêt dans le passé ainsi que les effets des incendies intenses sur l’habitat du caribou.

Madame Harvey est fière de mener ces recherches et honorée de former la prochaine génération de spécialistes des feux de forêt.

« Nous sommes à un moment charnière où il faut repenser notre perception des feux de forêt. Nous devons apprendre à vivre avec, car ils ne disparaîtront pas de sitôt. Nos recherches seront d’une grande importance pour comprendre les incendies du passé, les effets sur le plan écologique et les façons de mieux se préparer pour l’avenir. »

Pour en savoir plus

Pour en savoir plus sur Jill Harvey et ses recherches novatrices sur la régénération forestière, visitez sa page Web (en anglais). Pour obtenir un portrait complet des feux de 2023 et des conditions actuelles à l’échelle du pays, visitez la page du Système canadien d’information sur les feux de végétation (SCIFV).